Revue électronique de sociologie
Esprit critique
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vol.03 no.09 - Septembre 2001
Compte rendu critique
 

La santé parfaite. Critique d'une nouvelle utopie.

Par Georges Bertin
 

Ouvrage:
Sfez Lucien. La santé parfaite. Critique d'une nouvelle utopie. Paris. Le Seuil, l'histoire immédiate. 1995, 399 p.

      Lecture critique d'un phénomène social universel, cet ouvrage, du à la plume de Lucien Sfez, professeur à l'Université de Paris 1 Panthéon Sorbonne, envisage de traiter la question de la nouvelle utopie en la référant d'emblée à l'archétype de l'Eve Future telle que Villiers de l'Isle Adam la voyait surgir, dès la fin du très positiviste 19ème siècle, lorsque les savants (Edison dans le roman), développent un fantasme de maîtrise totale de la nature autour de 4 thèmes, fondateurs, pour l'auteur, de l'Imaginaire de la Modernité: un enregistrement total du passé et du futur, la fabrication d'un être à notre image comme à celle de Dieu "grâce à la Science, indiscutable, transparente, lumineuse comme un glaive sacré". La toute puissance d'une science électrique et magnétique, l'absence de liberté: la vie humaine est illusion de liberté, la toute puissance de machines parfaites, car ne pouvant mourir, hermaphrodites, autosuffisantes et stériles. Pour Lucien Sfez, nous avons là en résumé le paradigme définissant la Grande Santé.

      Celle-ci est en effet visée d'un être qui serait en Grande Santé, soit auquel une prescription définitive et à qui une prescription ôterait toute maladie héréditaire, soit un homme affranchi du déchirement Vie/Mort, exempt de défauts et d'afflictions.

      La Grande Santé se caractérise encore, par un ensemble de discours et de pratiques qui s'érigent en utopies scientifiques.

      Alors que le paradigme post moderne définissait une société de l'interactivité, du branchement généralisé, des petits récits tirés du quotidien, puisqu'il n'y a plus de récits, plus d'histoire, plus de pouvoirs, plus de projet collectif, il semble bien, pour Lucien Sfez, que l'ère post moderne soit en train de vaciller, tandis que les scientifiques s'affairent à développer une conception éco/biosphérique de la vie reposant sur notre base matérielle, le corps. Les idéologies sont mortes comme systèmes de croyances si elles ne prennent pas la forme plus radicale de l'utopie. L'ennemi n'est ainsi plus extérieur, il est en nous, dans nos gènes et la réalité n'est plus à rechercher comme extérieure aux signes, mais dans les signes car la raison ne vient plus d'en haut (Dieu, l'Etat), elle ne vient plus non plus d'en bas (la Nation, le peuple), elle vient aujourd'hui de la Science, c'est à dire de partout, elle n'est plus contrôlée par l'Etat véritablement court circuité, car il n'existe plus d'intermédiaire entre la Science et l'individu. L'utopie scientifique incluant elle-même angoisses et tensions.

      C'est sur ce fond que se développe un idéal social de Santé Totale, un rêve d'immortalité inclus dans de nombreuses prophéties (cf l'exemple des utopies de l'an 2000).

      Et l'auteur de rappeler les caractères du récit utopique lequel se concentre à certaines périodes de l'histoire (du 16ème siècle à la première moitié du 17ème siècle, on voit éclore l'Utopia de Thomas More, l'Histoire comique des états de la lune de Cyrano, Rabelais et son abbaye de Thélème, Campanella et la Cité du Soleil, Bacon et la Nouvelle Atlantide, L'Utopie ou la République poétique de Burton qui toutes, situées en des pays imaginaires, proposaient des solutions au gouvernement des hommes et prétendaient soigner les corps et les âmes. Fondée sur un refus, l'utopie est un remède. Il s'agit alors d'utopies positives, au 20ème siècle, les utopies seront elles négatives, caractérisant la pensée désenchantée, elles poussent au noir des situations jugées comme désastreuses (scénarii catastrophes).

      Toutes n'en gardent pas moins les trais propres à la construction du récit (p. 107): lieu choisi, pouvoir du narrateur, règles de vie prônées pour un monde meilleur (hygiène), appel à un imaginaire technique, retour à l'origine.

      Le corps virtuel tel qu'il apparaît dans nos scénarii actuels est un des marqueurs de l'utopie, il joue un effet modélisateur, séquentiel, dans un compromis entre vivant et technique, il relève à la fois de l'utopie (dans sa vue totale, impérieuse, rationnelle) et de l'idéologie (dans la puissance du pouvoir des technostructures).

      Et Lucien Sfez de proposer une illustration, dans cette marche vers l'utopie, il la nomme fiction du Panopticon, dans sa double fonction: Surveiller et punir.

      Elle a deux visées:

  • un corps parfait, débarrassé des germes des maladies possibles,
  • une terre sanctifiée, la mère généreuse, lieu d'une santé sanctifiée.
    Ainsi aux USA, la santé est devenue une obsession partagée, ce qui se donne à voir dans la multiplication des interdits. Et l'auteur de rappeler que Sylvester Graham, dans les années 30, développait au travers de nombre de campagnes hygiénistes et nutritionnistes, opposait nature passée , supposée bonne et présent artificiel et faisait corrélation entre moral et médical. Améliorer la santé c'était ainsi lutter contre le mal.

          Quand les institutions de contrôle déclinent, émerge une autodiscipline, un auto contrôle pour renforcer les défenses de l'individu car maladie, immoralité sexuelle et intempérance sont dans cette optique, signes et effets de la défection morale. C'est le thème de la perfection chrétienne qui est au fondement de l'utopie américaine. Le 20ème siècle en hérite, dans ses utopies mobilisatrices, l'idée du contrôle de son corps, nouvelle morale du self, frontière à conquérir dans la persistance de la nature sauvage. En somme le corps sera sain s'il sait épouser la nature.

          Si au Japon, l'utopie vise à fusionner avec la nature, la France interprétera différemment cette injonction. En effet, pour nous, nous nous concevons nous-mêmes sommes moteurs de nos actes, et ce qui est moteur c'est l'image que nous avons de nous par rapport aux autres. Rien ne nous est donné par avance et rien en s'oppose à ce que nous agissions par nous-mêmes.

          La santé visera donc à préserver l'équilibre entre le milieu et l'individu (ainsi l'absorption de neuroleptiques a pour effet de maintenir la maîtrise de soi). Elle est un exercice politique commanda par la prudence, une vertu qui appelle une intelligence, une connaissance. Toutefois notre pays reste fasciné pour les Sciences et les techniques (Encyclopédie).

          Ce que Lucien Sfez observe de nos jours, c'est le passage du récit utopique traditionnel au projet utopique universel. Il le présente au moyen de trois exemples qui sont trois grands projets mondiaux:

  • Le projet Génôme humain, (la santé parfaite pour l'individu)
  • Biosphère 2 (la santé parfaite pour la planète).
  • Artificial Life, (l'homme parfait).

          Alors que les utopies européennes visaient une critique, une proposition de gouvernement de la société, l'essor des utopies technologiques américaines marque un tournant, elle incarne le rêve américain. L'auteur a fait l'inventaire de 160 utopies technologiques entre 1883 et 1933, et résume ainsi leurs caractéristiques: Ce sont de grands projets universels, à l'échelle planétaire pour établir une société hautement civilisée. Ils définissent un ennemi intérieur au corps, l'autre en nous incontrôlé, La biotechnologie doit l'apprivoiser, l'éduquer, le réguler car, à la morale du Grand Projet, nul ne doit échapper, L'imaginaire technologique définit une surnature réarrangée selon l'ordre, d'où la santé parfaite en science fiction qui promet santé, immortalité, longévité. Le retour à l'origine fonde une nouvelle origine et établit de nouveaux paradigmes. Au bout de la route se trouve l'homme Parfait.

          Le projet Génôme au croisement de la biologie moléculaire et de la génétique vise par séquensage ou cartographie (les deux écoles s'affrontent) à créer de nouveaux gènes et donc de nouvelles qualités, voire de nouvelles catégories sociales par exclusion du tout ce qui est non-conformiste. Il intéresse également l'école, les employeurs, les assurances.

          Aux USA, l'information générale comme exigence qui découle de ces procédures vise à limiter la subjectivité des opinions psychologiques, en termes de santé, il s'agit de valoriser les facteurs génétiques sur ceux qui sont liés à l'environnement, et d'appliquer aux maladies des qualifications sous forme de labels. Ici est introduite une nouvelle réflexion sur la distanciation nécessaire/accidentel et à substituer dans le traitement médical une monorationalité à une multirationalité qui prendrait, par exemple, en compte l'importance des fais sociaux et culturels, la construction sociale de la maladie.

          Contre cette tendance l'auteur cite Richard Lewantin , biologiste, qui parle d'une aliénation à une nouvelle religion révélée, celle de la vérité des gênes, et dénonce la pression des industriels des biotechnologies. Pour lui, il s'agit d'une actualisation de l'eugénisme: encouragement des plus aptes, élimination des faibles, croyance en la hiérarchie de l'espèce à l'intérieur de l'espace.

          Pour Génôme, les sociétés de communication qui s'expriment sur le mode Dieu est avec l'Amérique, le projet répondant à l'injonction Connais toi, toi-même. Ainsi en 1989 , Daniel Koshland, in Science Magazine, énonçait que le projet Génôme Humain allait résoudre les problèmes sociaux, et de citer: sans abris, santé mentale, dépression.

          De fait la recherche de l'Homme parfait se trouve dans le réductionnisme dans la mesure où l'on identifie la condition humaine avec la recherche des gènes, toutes les maladies et tous les comportements pouvant être réduits à leurs causes génétiques. L'homme rationnel supérieur (WASP) est ainsi supérieur au sauvage, et l'idéal humain vise à se libérer de nos trois ennemis: la pénurie, la chair et le désir. Les nouvelles technologies viennent renforcer l'idée d'un homme parfait indissociablement lié au progrès de l'espèce humaine (pratique des tests génétiques), mais d'une espèce standardisée.

          Biosphère 2 (Space Biosphère venture) a rassemblé du 25-09-1991 au 25-09-1993 4 hommes et 4 femmes ans une bulle reproduisant les lois de la biosphère dans une perspective de recherche, d'éducation et d'exploration astrale. Nouvelle Arche de Noé, née d'une idée du géologue Suess (1876), Biosphère 2 vise à promouvoir un nouveau paradigme du monde où nous vivons, l'humanité comme intendante de la biosphère en même temps réponse à la surpopulation de la terre par création de micro mondes viables.

          L'expérience qui s'est déroulée devant la presse mondiale, est ici décrite par le menu, avec ses ratés (l'équipe était sans cesse en état de faim, toutes les prévisions avaient été déjouées) et ses succès (600 000 visiteurs).

          Idéologiquement, l'idée de l'homme parfait reparaît ici, c'est à dire en total progrès, la vie étant considérée comme technologie ultime , une vie parfaite car machinique. Et de remarquer que l'industrie suscite une idéologie prête à penser, incarnant l'avenir industriel des secteurs économiques les plus avancés en même temps que l'immortalité cosmique de l'humanité.

          Biosphère 2 est bien une utopie sous verre, une caricature en même temps qu'elle possède bien toutes les caractéristiques de l'image symbolique attrapant tout ce qui passe:

  • Voyage extra terrestre,
  • Technologies,
  • Architecture ouverte et syncrétique,
  • Sacré et foi,
  • Argent et puissance,
  • Cholestérol et obésité.
    En fait une religion dont les moyens et les fins sont la Science au service d'un homme parfait: Adam 2, l'homme technicien.

          Ces deux projets ont en commun de projeter plusieurs éléments utopiques sur l'avenir de l'homme et de la planète. D'être totalisant et globalisant, ils ont toutes les caractères du récit utopique. Dans leurs aspects idéologiques, ils mettent en évidence l'écologie comme science des communautés, avec l'idée que l'objet travaillé (gène ou biosphère) représente l'ultime détermination et l'ultime rationalité tandis que le vivant (Gaia la Terre Mère Nature) unifie le tout.

          S'en dégage l'idée que le Propre, (notion commune à l'écologie et à la biologie), incarne le désir de Grande Santé dans ses deux dimensions: Dépoussiérer, désinfecter, dépolluer, La propriété du propre, comme territoire organisationnel clos.

          Contre cette vision régulatrice et planificatrice du vivant, d'un propre spécial inventé, créé de toutes pièces, construit dans une nature harmonieuse, s'oppose l'idée d'un vivant en changement et évolution.

          Le livre de Lucien Sfez présente alors la conclusion logique des deux précédents projets: une pensé de la simulation, de l'Artificial Life, venant coiffer les précédents. La nouvelle créature parfaite est le cyborg, hybride d'humain et de machine, composé bio technologique, ni mâle ni femelle, auto reproducteur.

          Car le but de l'Artificial Life est bien de créer un être supérieur, une autre forme de vie, de transformer totalement l'humanité , horizon limite de la Grande Santé. "Grand rêve démiurgique que celui qui consiste à engendrer ses successeurs", mais ceux-ci seront des machines auto organisées. Il se fonde sur un pragmatisme qui ne veut reconnaître que des fonctions. Il se détourne d'un réel donné au profit d'un réel construit.

          Dans ces sociétés désertées par les idéologies traditionnelles, nous indique Lucien Sfez (p 353 sq), qui organisaient l'ordre moral et républicain, les idéologies de la modernité se sont substitué aux anciennes et ont occupé la place. La Toute puissance de la technique est au cúur du processus de la Grande Santé, nouvelle bio- éco-religion, utopie de l'an 2000.

          Servie par les idéologie de la communication, elle vise le corps de l'individu et de la planète, elle se donne un moyen de transformation, le récit utopique, et se repose exclusivement sur la science pour assurer son pouvoir.

          Et certes qui oserait contester la nécessité de la Science, qui s'élèverait contre le souhait d'immortalité, qui pourrait prétendre limiter les thérapies possibles? Dans la logique d'une médecine préventive universelle, le rapport intermittent à la Médecine sera terminé, il sera permanent, total, totalitaire et l'économie de la santé jouera un rôle fondamental.

          La Grande Santé, prédit l'auteur, effacera la post modernité.

          Alors d'où peut venir la résistance? Et l'auteur de répondre: du corps. Non pas du vieux corps humaniste chrétien, mais du côté d'un corps à faire, à parfaire, à défendre.

          Alors que tout a basculé, que l'équilibre entre les générations n'existe plus, que les jeunes ne paieront plus pour les vieux, que la prévention généralisée va se développer, et que la thérapie du futur s'annonce comme prédictive, généralisée co┼íteuse; que la figure d'Adam homme parfait d'avant la chute hante nos imaginaires, Lucien Sfez propose de renouer avec des figures antérieures d'Adam, d'un Adam souffrant, d'un Adam aimant, d'un Adam spirituel, d'un Adam des efforts et des doutes, c'est sans doute à ce pris x que peut survivre l'humain en nous.

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    Georges Bertin, 30/06/2001.
     
    Bertin, Georges. 'La santé parfaite. Critique d'une nouvelle utopie.', Esprit critique, vol.03 no.09, Septembre 2001, consulté sur Internet: http://critique.ovh.org
     
     
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    Table des matières
    Editorial

    Racisme, esclavagisme, colonialisme et autres concepts à définir
    Par Jean-François Marcotte
    Compte rendu critique

    Sociologie de la prison
    Par Orazio Maria Valastro

    Les prisons de la misère
    Par Jérôme-Alexandre Nielsberg

    La santé parfaite. Critique d'une nouvelle utopie.
    Par Georges Bertin
    La revue Esprit critique a été fondée le 1er novembre 1999 par Jean-François Marcotte
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