Esprit critique - Revue électronique de sociologie
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Vol.02 No.07 - Juillet 2000
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Le travail de l'étudiant en sciences sociales. Sur l'insignifiance d'une activité
Par Arnaud Saint-Martin

      Comme l'élaboration du savoir en sciences sociales n'est jamais dépendant des acteurs le concrétisant, il paraît relativement important de s'arrêter sur un point fondamental de celle-ci; en l'occurrence la fabrication, plus ou moins artisanale et amateur, de ces sciences par les étudiants, ces apprentis scientifiques dont l'existence universitaire exige d'eux un minimum de travaux. Cet énoncé a franchement l'air anodin et pourrait peut-être ne pas être discuté, seulement il va de soi qu'en tant que savoir, les sciences sociales doivent être apprises, pour finalement être comprises. Mais s'intéresser de près à ces élaborations conjoncturelles, ces travaux momentanés toujours en liaison avec la déifiée note évaluative, c'est revenir apparemment à la genèse de ce savoir, à la manière dont il se transmet et se comprend. Mais pendant que je discute de ces choses vraiment importantes, les petits devoirs de cours, les notes de lecture, les synthèses d'articles, les dissertations, les analyses d'entretiens, etc., s'accumulent et ce tas de feuilles encombre les débarras et les salles d'archives des facultés, les petites cabanes en bois des professeurs ou encore les austères corbeilles de papier - que de bois abattu pour si peu de choses...

      On sait pertinemment que ces travaux fonctionnent souvent sur le mode de la référence révérencieuse, que les étudiants aiment à se complaire dans des développements théoriques flattant l'ego souvent hypertrophié des mandarins et autres gourous des sciences sociales, et que ces modes de déférence sont assurément de pâles manifestations d'un littérarisme à bien des égards peu intelligent. Soit, les rapports empiriques simplement descriptifs, les analyses factorielles de troisième main, etc.: tout ceci existe, on le sait. Le travail des étudiants est, évidemment, justement parce qu'il est en voie de construction et parce qu'il est une voie d'apprentissage de compétences particulières, quelque chose d'incomplet, de partial, de non-terminé. Certes ces devoirs au jour le jour sont parfois lamentablement inintéressants. Mais malgré ces carences et ces insuffisances, quelle valeur donner à ceux-ci?

      On sait également qu'existent ces concertations de couloir entre étudiants clairvoyants, choisissant de manière tartufe des sujets à la mode. On connaît aussi ces tactiques de dissimulation de l'ignorance, calcul intéressé trahissant une ambition peu judicieuse. Dans tous les cas, bien que le devoir désintéressé soit - heureusement - bien présent, le fameux "coup de la carotte", montrant l'étudiant en quête de la bonne note, simplement parce qu'il veut réussir et être diplômé (ce qui est bien loin d'être illégitime), doit amener ceux qui transmettent le savoir des science sociales à réfléchir sur le bien-fondé de certaines évaluations souvent trop tendancieuses. Si le travail de l'étudiant est fréquemment une construction circonstancielle et hasardeuse, une préparation méthodiquement liée à la note ou encore une ébauche du type "dépêche de dernière minute", il n'en reste pas moins une trace d'intellectuation dont on ne saurait renier la pertinence ou simplement l'existence.

      Alors que les étudiants s'évertuent à singer des méthodes qu'ils ne comprennent souvent qu'à moitié, le stock de connaissance en sciences sociales grossit. Les textes s'empilent, les récits se tassent... Mais après le vent, après la note, quand est-il de ces productions la plupart du temps condamnées à l'oubli? Il serait sûrement important de poser la question du statut scientifique de ces travaux au destin bâtard, pris en porte-à-faux entre l'apprentissage de manières proprement scientifiques de construire un texte et les pâles réalités de la vie estudiantine. Il est un savoir "bricolé", portant malgré tout une valeur de vérité, dont l'existence universitaire ne peut que contraindre à l'inanité et à l'insignifiance ce qui est proposé à travers ces lignes plus ou moins appliquées. La construction du texte estudiantin, processus d'interaction entre de jeunes apprentis aux aspirations diverses et le "complexe" de savoirs, de professionnels du savoir, en bref, de l'institution "sociologique", donne l'occasion aux théoriciens de la discipline et autre férus d'épistémologie des sciences sociales de réfléchir sérieusement sur l'élaboration de ces connaissances pré-sociologiques et pro-sociologiques, quelques fois à moitié sincères, visant "faute de mieux" un minimum de considération académique. Mais pourquoi les étudiants devraient-ils jeter aux poubelles des textes seulement finalisés par cette inquisitoriale évaluation professorale?

Je sais, les études sont un moment flou de compréhension d'un métier, des règles d'une science ; mais pourtant, je ne peux que condamner ce qui s'apparente en dernière instance à une procédure de dévalorisation d'un savoir qui, aussi imparfait et provisoirement construit soit-il, reste un matériau fondamental à la base de l'érection de l'édifice sociologique, toujours bâti originairement par des gens qui en apprennent la substance et la valeur sur le tas - mais un tas depuis trop longtemps concentré sur les hauteurs, oubliant par là même ses fondations, et tous les petits ouvriers qui le stabilisent heureusement.

Arnaud Saint-Martin

Notice:
Saint-Martin, Arnaud. "Le travail de l'étudiant en sciences sociales. Sur l'insignifiance d'une activité", Esprit critique, vol.02 no.07, Juillet 2000, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.org
 
 
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