Esprit critique - Revue internationale de sociologie et de sciences sociales
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Printemps 2003 - Vol.05, No.02
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Dossier thématique
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Article
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Les dérives de l'inconscient - Les explications de C.G. Jung
Par Véronique Liard

Résumé:
Toute sa vie, C.G. Jung s'est intéressé aux problèmes de société. Son étude de la conscience nationale, le genius, appliquée aux comportements collectifs ancrés permet d'analyser la montée du nazisme dans les années trente comme l'identification actuelle des américains aux héros. Elle s'origine dans le système des archétypes dont l'auteur montre ici les déterminants et les dérives appliqués à l'imaginaire social.

Auteur:
Véronique Liard. Agrégée és Lettres Allemandes. Docteur en Etudes Germaniques. Maître de conférences à l'UCO, Angers. Directeur du département d'Etudes Germaniques. HDR en cours sur la Culture dans l'oeuvre de C.G. Jung.


L'inconscient jungien

          Quand on parle de Carl Gustav Jung, éminent psychologue du siècle dernier, on évoque beaucoup ses rapports avec Freud dont il fut l'élève, mais dont il se sépara suite à leur divergence de points de vue sur la structure de la psyché humaine et les causes de ses troubles. Jung introduisit la notion de "psychologie analytique" axée sur le Soi, à la fois centre et totalité de la psyché, et "l'individuation", processus de centrage visant à la réalisation de soi-même. Selon Jung, une couche en quelque sorte superficielle de l'inconscient est sans aucun doute personnelle puisqu'elle s'enrichit au fur et à mesure des expériences que vit l'être humain. Elle repose sur une couche plus profonde, l'inconscient collectif, inné, dont le contenu est commun à tous les individus. Il existerait donc entre tous les humains une forme de communication non-verbale, un mode de pensée en symboles, en images primordiales, que Jung appelle "archétypes". Les archétypes sont des éléments structurants de l'âme humaine, des images potentielles qui n'ont pas encore été soumis à un travail conscient, des images de réactions instinctives, psychiquement nécessaires dans certaines situations, qui entraînent parfois des comportements que la société ne considère pas toujours comme "adaptés" (Jung, 1995a, p113). L'une des manifestations les plus connues de l'archétype est le mythe. Tous les mécanismes mythifiants sont des expressions symboliques du drame intérieur et inconscient qui se joue dans l'âme humaine.

          Toute sa vie, C.G. Jung s'est intéressé aux problèmes de la société, essayant d'en expliquer les causes grâce à ses théories sur l'inconscient. Les rapports entre l'individu, la masse et l'Etat l'ont particulièrement fasciné. Selon lui, la séparation entre le conscient et l'inconscient est à la base des dangereux mouvements de masse que l'on observe un peu partout. Au Moyen Age, l'homme était encore conscient de l'opposition entre la volonté du Prince dont il dépendait et la volonté divine. Il acceptait l'existence de forces tangibles, mais aussi de forces métaphysiques. Le développement de la science marqua un tournant décisif, car elle remit l'existence de Dieu en question, inquiétant alors l'inconscient sans pouvoir lui apporter de réponse définitive. L'évolution de la raison, du conscient, se fit trop vite. L'inconscient se retrouva dans l'impossibilité de suivre la cadence. Il fut contraint de se mettre sur la défensive, se manifestant alors par une volonté de tout détruire. Il essaya et essaie encore de rétablir l'équilibre et de réactiver les instincts. Il réintroduit un état psychique primitif, face auquel la raison s'avère impuissante, étant donné que ses arguments n'agissent que sur le conscient (Jung, 1995e p368). Le Moi n'a plus aucune importance pratique et se noie dans la mer de l'inconscient collectif, tandis que les éléments refoulés prennent facilement un caractère fanatique. Une raison privée de tradition, ayant perdu tout lien avec l'inconscient collectif est une proie facile. On peut lui suggérer les pires méfaits; le danger de contagion psychique et d'une psychose des masses augmente considérablement. Une organisation, quelle que soit sa nature, parvient à manipuler le groupe qui s'est formé pour la servir. La masse possède, dit Jung, une sorte d'âme animale (Jung, 1995e p149). Un être doux et raisonnable peut se transformer en bête sauvage. Fondu dans la masse, il peut commettre les pires crimes sans y réfléchir une seconde. La destruction, l'anarchie, déferlent avec une force incontrôlée et incontrôlable.

Patrie et étranger

          Jung s'est intéressé à la conscience nationale. Pour lui, chaque pays a un comportement collectif qu'il appelle genius ou spiritus loci et qui produit une atmosphère particulière qui imprègne tout: le physique, le comportement, la manière de se vêtir, les intérêts manifestés, les idéaux, la politique, la philosophie, l'art et la religion. Dans les pays ayant une longue et solide histoire, le genius est facile à reconnaître. En France, c'est la gloire, le prestige qui dominent, sous leurs formes les plus nobles mais aussi sous leurs formes les plus ridicules. En Allemagne, c'est l'idée qui prime, alors qu'en Angleterre, c'est le gentleman qui dicte tous les comportements à suivre. En Italie, en Autriche, en Espagne ou en Suisse, un mot ne suffit plus, dit Jung, il faut des phrases entières pour définir le genius (Jung, 1995c, p557).

          Mais il n'y a pas que l'histoire qui détermine le comportement d'un peuple. La composante psychologique, commune cette fois à tous les pays, s'y mêle. La plupart des gens ont besoin de se sentir protégés, de penser qu'ils peuvent, si besoin est, faire appel à une instance supérieure qui les aidera. Autrefois, cette instance, c'était Dieu. Mais l'Etat le remplaça. Et tous ceux qui avaient appris à se soumettre sans réserve à une croyance collective, abandonnèrent facilement leur liberté individuelle et la responsabilité pour leur propre personne à cet Etat qui affirmait ne vouloir que leur bien. De plus, l'homme noyé dans la masse retombe en enfance. Il projette sur l'Etat l'image des parents nourriciers qui savent toujours ce qu'il faut penser ou vouloir. L'individu est alors persuadé que la volonté de la majorité est forcément la bonne. Il s'identifie à la nation à laquelle il appartient. Quand on la critique, il devient agressif. Sa fierté nationale est blessée. Une critique qu'il accepterait si elle ne concernait que lui, ne saurait être tolérée quand elle s'étend à la nation qui est la sienne. La raison de cette réaction est la suivante. L'homme a un "juge intérieur" qui est beaucoup plus sévère que tous ceux qui le jugent de l'extérieur. Lorsque l'individu s'identifie avec la conscience collective, ce juge intérieur n'intervient plus, il n'y a plus de contrôle moral venant de l'inconscient; la critique est alors considérée comme injustifiée. On ne tiendra donc plus compte que des aspects positifs de son propre peuple et l'on projettera tous les attributs négatifs sur d'autres peuples. L'image qu'on a de son propre pays ou de sa propre civilisation est toujours meilleure que celle d'un pays étranger ou d'une autre civilisation. Mais quand nous pestons contre les étrangers, c'est en fait à une partie de notre inconscient que nous nous en prenons, à cette partie de nous-mêmes que nous condamnons. Nous projetons tout ce que nous considérons comme des vertus sur ceux qui nous sont proches (famille ou nation) et tous les aspects condamnables sur les autres.

          Deux réactions sont possibles face à une culture étrangère. L'une consisteà l'accepter entièrement et à vouloir en intégrer tous les éléments, ce qui entraîne de graves conflits avec sa propre culture. L'autre est de tout désapprouver sans essayer de comprendre. On ne fait alors que "tâter" la surface de la culture étrangère, on ne "mange jamais de son pain et on ne boit jamais de son vin" et il n'y a donc jamais de communio spiritus qui préparerait une nouvelle naissance (Jung, 1995b, p64). Jung a pris l'exemple de la population américaine. Au départ, elle s'est trouvée en situation d'exil. Dans la plupart des cas, il est impossible de ne pas intégrer certains éléments de la culture du pays étranger où l'on a choisi de vivre. On s'adapte extérieurement, mais l'influence sur la psyché est beaucoup plus profonde. L'âme humaine semble être bien plus sensible que le corps et Jung suppose que l'esprit subit des modifications considérables bien avant que le corps ne réagisse. Jung rapporte que les tribus primitives sont persuadées qu'il ne faut pas conquérir de pays étranger parce que les enfants qui naîtraient là-bas, hériteraient des esprits de mauvais ancêtres. Chaque homme est capable d'assimiler sans risque ce que Jung appelle l'influence primitive. Il affirme qu'il serait difficile de ne pas voir que le "comportement" des américains venus d'Europe a été influencé par la démarche, l'émotionnel expansif, la spontanéité, le sens du rythme, les expressions imagées des américains venus d'Afrique (Jung, 1995c, p557). Cette influence passe par le contenu de la psyché, par les images primordiales qui sont les mêmes chez tous les êtres humains, dans toutes les cultures, et donc plus fortes que les images du conscient. En Allemagne, plus le titre qu'on porte est long, plus on est considéré, dit Jung. En France, la considération qu'on a de soi va de pair avec celle que l'on a de son pays; en Angleterre, on est apprécié quand on est un gentleman. En Amérique, c'est le héros qui détermine tous les comportements. Le héros est un archétype commun à tous, qui touche tout le monde. Il est donc facile de se sentir fier d'appartenir à une nation "héroïque", tout comme il est facile pour les membres d'un mouvement fanatique de s'identifier avec un groupe d'"élus" qui produit sans cesse des héros.

          Ces mécanismes de dépendance d'une autorité, d'identification et de projection, avec toutes leurs conséquences dramatiques possibles, peuvent être facilement exploités, et Jung le démontre en prenant l'exemple de l'Allemagne nazie. Dans tout le pays, l'industrialisation avait transformé les hommes en machines, les avait coupés de leurs racines personnelles et aussi des racines qui les relient à leur inconscient. De plus, le système d'éducation moral et politique avait tout fait pour obtenir une obéissance aveugle, inconditionnelle. La défaite lors de la première guerre mondiale et la détresse sociale qui s'ensuivit renforça l'instinct grégaire. L'inconscient collectif était particulièrement menacé. La révolte et la violence étaient latentes. Le sentiment d'être pratiquement inexistant fit naître une volonté de puissance jusqu'alors inconnue sous cette forme. Les Allemands avaient soif de pouvoir et d'un nouvel ordre. Lorsque pareils besoins se manifestent chez de nombreux individus, ces derniers forment une masse homogène, facile à manipuler. L'individu est entraîné par la vague de l'"identique". Dans cet état d'ivresse, il y a "participation mystique", l'illusion que la foule a raison (Jung, 1995a, p140).L'espace d'un instant, l'individu devient un héros. Mais cet état semi-divin (selon une des définitions données par le Robert) ne dure pas. Une fois rentré chez lui, l'individu redevient un mortel comme les autres qui éprouve immédiatement le besoin de renouveler l'expérience qu'il vient de vivre, de suivre l'appel de la masse et d'écrire avec elle un morceau d'histoire qui lui assurera à jamais le respect et l'admiration des autres. Les manifestations de masses sont ici extrêmement importantes. Les rites qui y sont introduits soulignent le caractère héroïque des participants, confèrent à la mission qui doit être accomplie un goût d'éternité; bref, les rites satisfont différents archétypes. La raison d'État se transforme en credo, celui qui dirige l'Etat se transforme en demi-dieu qui agit par-delà le Bien et le Mal, et celui qui le sert est un héros, un martyr, un apôtre et un missionnaire (Jung, 1995c, p287). Hitler a su se servir de ces mécanismes. Il était le protagoniste d'un ordre nouveau, mais il était surtout celui qui, en raison de sa propre infériorité psychologique, avait la plus grande volonté de puissance. Hitler fut, selon Jung, le reflet de l'hystérie générale qui s'était emparée des Allemands. Quand un peuple se sent inférieur aux autres et doute de lui, il veut reconnaissance, admiration, sympathie, et les gens rêvent d'être des héros, avec toute l'outrecuidance, toute l'impudence et toutes les exigences qu'il croient pouvoir se permettre. C'est ainsi qu'on voir surgir l'image du sous-homme et celle du sur-homme. Mais celui qui se croit supérieur ne fait qu'essayer de cacher son infériorité, sa propre faiblesse en la projetant définitivement sur d'autres. Ce phénomène aboutit facilement à une guerre, car l'existence effective d'un ennemi contre lequel on doit se battre pour défendre son territoire, soulage le conscient.

La solution de Jung

          Selon Jung, l'humanité a besoin d'êtres humains et non d'animaux politiques. Pour y parvenir, il convient d'entretenir les échanges spirituels, intellectuels, sans préjugés ni arrières-pensées. Il faut connaître l'homme et non la "bête de société"; c'est ainsi que nous pourrons ne pas juger sur l'apparence, sur ce que nous voyons en surface (Jung, 1997, p88). La raison a pitoyablement failli et il faudrait chercher des moyens d'exorciser l'homme, de l'arracher à son obsession, à son inconscience. Telle est actuellement la principale tâche de la culture (Jung, 1995a, p269). Au lieu d'élargir sa conscience, ce qui lui permettrait de renoncer à la projection sur d'autres, il y a limitation de la conscience. Il n'y a pas d'évolution psychique naturelle, pas d'orientation intellectuelle qui préserveraient les valeurs culturelles. La seule évolution décelable est celle qui sert les intérêts de certains groupes. Lorsqu'au lieu de la connaissance de soi et de la connaissance de l'autre, on ne trouve qu'une conviction bornée, la manipulation est facile. L'homme doit regarder au-delà du collectif, se demander ce qui lui est propre et ce qui est propre à l'autre. Pour Jung, l'homme est soit trop individuel, soit trop collectif. Il faut trouver le juste milieu. La solution de Jung, c'est l'individuation, la prise de conscience de ce que l'on est véritablement. Il ne s'agit pas d'individualisme, qui est égoïste et asocial, et ne conduit qu'à l'égocentrisme et à l'autoérotisme (Jung, 1995d, p252). L'individuation n'exclut pas le monde, mais l'inclut. Christine Maillard (1993) explique qu'il faut devenir à la fois plus et moins collectif pour être moins manipulé et plus fécondé par l'inconscient collectif. C'est ainsi qu'il sera possible d'être plus critique vis-à-vis de l'Etat, de se soustraire aux manipulations, mais aussi d'être plus critique vis-à-vis de soi-même pour éviter les projections et prendre conscience de la parenté de tous les humains qui dépasse la fierté nationale. Dans sa vision de cette communauté, Jung "s'approche de l'utopie, de ce mythe d'une nouveau collectif qui serait constitué d'êtres individués, réalisés, mythe d'une individuation de l'humanité" (Maillard, 1993, p215). Mais ce mythe renferme de nombreux dangers, lorsqu'on essaie de mettre ses principes en pratique, car tous ne sont pas capables d'individuation et il peut facilement naître un nouveau "système de classes" au sein duquel les "individués" dirigeraient les autres. Malgré la méthode que propose Jung, les problèmes de l'identité culturelle restent donc largement irrésolus sur le plan psychologique.

Véronique Liard

Références bibliographiques:

Jung C.G., GW 9/I, Die Archetypen und das kollektive Unbewusste, Über die Archetypen des kollektiven Unbewussten, Walter Verlag, Olten, 1995a. (trad. Le Ray, Les racines de la conscience, Les archétypes de l'inconscient collectif, (1954), 1971).

Jung C.G., ebenda, Zur Empirie des Individuationsprozesses, Olten, 1995e. (trad. Maillard et Pflieger-Maillard, L'âme et le soi, une expérience du processus d'individuation (1950), 1990).

Jung C.G., GW 15, Über das Phänomen des Geistes in Kunst und Wissenschaft, Zum Gedächtnis Richard Wilhelms, Walter Verlag, Olten, 1995b. (trad. Perrot, Commentaire sur le mystère de la fleur d'Or - A la mémoire de Richard Wilhelm, (1957), 1979).

Jung C.G., GW 10, Zivilisation im Übergang, Komplikationen der amerikanischen Psychologie, Walter Verlag, Olten, 1995c.

Jung C.G., Die Zofingia-Vorträge, Antrittsrede als Präsident der Zofingia, Walter Verlag, Olten, 1997.

Jung C.G., GW 8, Die Dynamik des Unbewussten, Theoretische Überlegungen zum Wesen des Psychischen, Walter Verlag, Olten, 1995d. (trad. Le Ray, Les racines de la conscience - Réflexions théoriques sur la nature du psychisme (1954), 1971).

Maillard Christine, Du Plérome à l'Etoile, Les Sept Sermons aux Morts de Carl Gustav Jung, Presses Universitaire de Nancy, 1993.


Notice:
Liard, Véronique. "Les dérives de l'inconscient - Les explications de C.G. Jung", Esprit critique, Printemps 2003, Vol.05, No.02, ISSN 1705-1045, consulté sur Internet: http://www.espritcritique.org
 
 
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